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Histoire de Majolie

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Majolie est faite de toutes celles que j'ai croisées au carrefour Mvog N'Mbi et ailleurs, des femmes qui tiennent debout dans le chaos ordinaire d'une ville qui les use et les fascine à la fois. Ce texte est une fiction, mais chaque détail vient du réel.

Écrire Majolie, c'était une autre façon de lui donner voix.

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Comme tous les matins, Majolie vend ses maïs et ses plantains sur le petit marché improvisé du carrefour Mvog N’Mbi. Ils sont posés à même le sol, juste devant la rigole malodorante qui charrie tomates pourries et sacs plastiques éventrés. Assise sous un parasol arc en ciel usé, son pied est posé sur un tabouret en bois car sa jambe lui fait mal. Enflée, suintante à la cheville, à cause d’un ulcère qui ne guérit pas. Sa babouche ornée d’un pompon noir vaporeux pendouille dans le vide, accrochée à son gros orteil. Ses ongles de pieds peints et écaillés sont coupés en pointe comme de vilaines dents. On dirait que sa peau a noirci par endroit. Sur les jointures des mains et des pieds. Mais c’est tout le contraire, c’est le reste du corps qui s’est délavé. Blanchi par les produits chimiques éclaircissants qu’elle a essayé mais aussi par les poussières du carrefour qu’elle avale et recrache chaque jour sans broncher. Des poussières qui se soulèvent et se répandent en changeant vaguement de couleur avec les saisons, plus rouges pendant la saison sèche, tirant vers le marron boueux en saison des pluie, mais finalement souvent noircies par les vapeurs des pots d’échappements.

 

Au carrefour Majolie s’endort souvent. Autour d’elle, la foule se presse,  les voitures titubent et s’entrechoquent entre les trous  de la chaussée et les restes bitumés du trottoir, les motos surchargées se faufilent comme des fourmis affolées. C’est une foule hirsute de bruits, coups de klaxons, râles de moteurs crasseux, grincement de brouette, sifflets de policiers…. Les cris des passants qui hèlent les taxis «  cent francs cent franc Lonkak !   deux cents Bastos !» se mêlent à la chorale échevelée.

C’est le brouhaha d’une ville qui vibre sa dissonance dans une cacophonie sonore et visuelle, qui mêle ses joies et sa désespérance, tantôt essorée par le soleil tantôt lessivée par les torrents de pluie. Une ville qui tient pourtant debout, qui danse en couleur vive, jaune taxi, polychrome pagne, ocre terre. Une ville à l’incivilité gracieuse, à la misère multicolore, à l’énergie inapprivoisée, écartelée entre l’ivresse du désordre indescriptible et la gueule de bois de sa pénombre rampante.

 

Le bruit de la ville ne dérange pas Majolie, elle peut s’endormir sur son banc, comme ça d’un coup sans souci, des minutes, des secondes, par ci par la.  Quand la fatigue la prend, rien ne parvient à soulever ses paupières. Elle attend Majolie. A quoi bon lutter contre le sommeil qu’elle recherchera parfois en vain quand elle sera posée sur son lit en bambou du village, harassée de trop de tout ou déçue du peu de rien.

 

Est ce que Majolie rêve quand elle dort au carrefour, je ne pense pas. Elle rêve quand elle ouvre les yeux au carrefour de sa vie, au milieu du chaos, assaillie par le mélange des odeurs de mais et de poulet grillé, d’oeufs pourris, d’urine moite, de vapeurs de moteurs, emportée par les sons des sonos stridentes qui jouent, à la fois toutes ensemble et chacune le sien, le même morceau en boucle toute la journée. Elle rêve quand elle attend qu’un passant lui désigne du doigt le maïs à remettre au feu ou qu’il lui achète quelques doigts de banane mûres, elle rêve quand elle espère que la pluie ne sera pas trop forte car le parasol qu’elle a au dessus de la tête est maintenant déchiré et qu’elle n’a pas moyen de s’en racheter.  Elle regarde la vie comme un rêve éveillé pour ne pas avoir à y plonger.

 

Mais quand elle dort, elle ne rêve pas, elle se repose. Elle pose son corps à l’abri du chaos, elle vide sa tête des débris de journées qui se sont enfilées, identiques et différentes si bien qu’elle ne sait plus si hier était hier ou tout aussi  bien demain.

 

Elle a allongé son bras tout du long sur ses deux gros cartons et posé sa tête dessus. Ses greffes de cheveux abimées ont collé et forment des paquets étranges autour de son visage mais elle n’a pas eu le temps, ni l’envie de se recoiffer, ni d’eau pour se les laver. Le morceau de pagne qu’elle pose en escargot sur sa tête ne lui sert pas  de foulard mais de support pour tenir haute et droite sa marmite de mais bouillis.

Elle parle du village avec ses copines des étals d’à coté, le plus souvent dans sa langue, le français là, si elle peut éviter… Les mots de sa langue natale chantent plus facilement et forment des images immuables, rassurantes. C’est comme un paravent qu’on met  entre soi et la ville, qui rappelle les champs, et le temps d’avant, qui protège du chaos. Mais la vie du village, Majolie n’en veut pas plus pour autant maintenant. Elle est fatiguée de se lever à l’aube, de mettre l’eau à chauffer, de préparer à manger, d’enfiler ses longues chaussettes dans ses babouches et de se couvrir de la tête aux pieds pour partir sarcler la terre ou débroussailler à la machette. Elle est fatiguée des longs dimanches d’église, des samedi de deuils et des sachets d’alcool fort qu’elle avale pour oublier la semaine, et qui finissent toujours par la faire danser d’abord puis vomir la colère qu’elle ignorait porter, sur le premier qui passe, sur le dernier qui se serait attardé.  Finalement le repos, ça la fatigue aussi, Majolie, et elle ne sait plus très bien si la ville l’appelle ou la rejette, si le village la repousse ou la retient. Elle ne sait plus et elle ne veut pas savoir. Ce sont des maux de tête qui finissent par la « tensionner ». Arrêter de penser c’est la meilleure affaire que Majolie est faite. Aujourd’hui elle a juste mal au pied, quatre maïs encore au feu et un régime de plantain qu’elle aimerait écouler.

 

Au carrefour, une main pleine de bagues dorées sort d’une grosse voiture noire et se tend vers le pied de Majolie. Elle désigne avec des doigts délicats  le régime de plantain qui attend. Majolie a du mal à se lever mais elle tire sa jambe et son régime de bananes jusqu’à la vitre fumée qui s’est à peine entre ouverte. C’est une chance cette voiture qui du doigt lui désigne si ostensiblement sa malchance à elle. Une chance qui lui fait oublier sa douleur, sa saleté, l’indifférence de la femme qui néglige de la regarder. Elle fouille dans son décolleté pour extirper des billets crasseux dont on ne lit plus les chiffres et lui rend sa monnaie. La femme se plaint en voyant l’état des billets mais Majolie feint de ne pas l’entendre. Elle sourit largement et reste là, plantée. La femme attrape malgré tout l’argent sale du bout ostensiblement dégoûté de ses doigts finement laqués. La vitre se referme. Majolie retourne sur son tabouret.

 

Pauvre au milieu de rien ou au milieu de tout,  le choix de Majolie est un « qui perd gagne » en trompe l’œil. Au village on rêve de la ville, en ville on pleure le village. Alors Majolie ne choisit pas. Elle part chaque jour les bras chargés des fruits de son travail et rentre chaque soir avec quelques billets qui achèteront le sel, l’huile, la tomate et les sachets d’alcool. Elle ne s’enrichit pas, elle brûle son capital. Elle rentre la tête vide, ses espoirs sont tombés dans les épluchures qui jonchent  la rigole sale mais elle ne le sait pas.

© Valérie Sandres - 2022- Tous droits réservés

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